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Religion - Comprendre et croire : Dieu et la violence.

 

 

Le monothéisme conduit-il à la violence ?  

Par Frédéric ROGNON *

 

 

Contrairement aux idées reçues, la violence ne découle pas du monothéisme et de sa prétention à la vérité. Mais bien davantage de l’instrumentalisation politique de la transcendance. 

 

 

Il n’est pas rare d’entendre que le monothéisme conduit nécessairement à la violence, tandis que le polythéisme est par nature non-violent. Le judaïsme, le christianisme et l’islam s’imposeraient comme des religions intransigeantes, présomptueuses et agressives : elles porteraient une volonté de domination et de confrontation armée dès lors qu’elles entreraient en contact avec d’autres systèmes de croyances. A l’inverse, l’hindouisme, le bouddhisme et l’animisme seraient des religions tolérantes, accueillantes, ouvertes à l’autre et, par conséquent, susceptibles de coexistence pacifique avec des traditions différentes des leurs. Il y aurait ainsi une relation de cause à effet entre la manière dont on se représente le divin (un seul Dieu ou plusieurs) et le type de rapports que l’on entretient avec les autres religions (relations conflictuelles ou harmonieuses). C’est ce schéma dualiste que nous souhaiterions questionner : quelles affinités pouvons-nous discerner entre monothéisme et violence ?

 
La prétention à la vérité


Afin d’asseoir la corrélation entre violence et monothéisme, on affirme que celui-ci serait lié à la possession de la vérité, car à l’unicité de Dieu correspondrait logiquement l’unicité de la vérité : un seul Dieu, une seule vérité. Pourtant, il n’y a pas de lien automatique entre monothéisme et prosélytisme, comme l’indique l’exemple du judaïsme, mais aussi celui de certaines tendances libérales du christianisme et de l’islam. Le garde-fou contre la prétention exclusive à la vérité est la reconnaissance réciproque de la part de vérité dont l’autre est le dépositaire.


Les religions monothéistes ont suscité des courants théologiques relativistes. Selon une version modérée du relativisme, ce qui est absolument vrai dans ma tradition religieuse se relativise dans le dialogue avec l’autre, tout en demeurant absolu et vrai pour moi. Cette position fournit un puissant antidote contre la violence. Par ailleurs, la prétention à la vérité n’est pas l’apanage des monothéismes : toute religion peut assimiler l’altérité à l’erreur, voire au diabolique. La pluralité des figures divines est parfois elle-même considérée comme une vérité irréductible, hors de laquelle ne subsistent qu’hérésie et mensonge. A l’évidence, le ressort de la violence se situe ailleurs que dans l’unicité de la figure divine. Les monothéismes sont sans doute les religions qui instaurent la plus grande distance entre la divinité et les hommes : Dieu est extérieur au monde qu’il a créé, et se situe au-delà des mots. Serait-ce donc un facteur d’exclusivisme et de violence ?


En réalité, la transcendance absolue de Dieu produit des effets contrastés. En théorie, on ne peut pas s’approprier l’altérité divine : par principe, un Dieu ineffable ne saurait se réduire aux représentations que s’en font les hommes, aux catégories et aux discours humains. Mais, simultanément, le même attribut d’altérité radicale incite les hommes à s’approprier Dieu, pour la simple raison qu’un mystère ineffable se trouve nécessairement transcrit, et donc réduit à des représentations, à des catégories et à des discours. Telle est l’ambivalence du rapport entre monothéisme et appropriation de Dieu : le propre du monothéisme produit les deux effets contraires, l’appropriation et l’inappropriation.


Le lien entre religion et pouvoir politique


La violence ne découle donc pas du monothéisme, mais de la prétention à s’approprier Dieu. Or, quel est le facteur décisif de cette volonté de maîtriser, d’instrumentaliser la figure divine ? Tout se passe comme si le moteur de la violence religieuse se situait dans le lien entre religion et pouvoir politique. Quelle que soit la religion, monothéiste ou polythéiste, c’est le service des puissances temporelles par les croyances religieuses qui conduit à la violence. Celle-ci sera requise au nom de Dieu, soit pour maintenir l’assise d’un pouvoir d’Etat, soit pour satisfaire aux intérêts d’un groupe d’opposition dans sa conquête de ce pouvoir d’Etat. Il suffirait de citer la longue liste d’exemples historiques des violences monothéistes et polythéistes
(voir ci-dessous).

L’instrumentalisation politique de la transcendance a, de tout temps et en tout lieu, servi à justifier les missions de l’homme.


Ainsi observe-t-on entre monothéisme et violence autant de contradictions que d’affinités. Les monothéismes ont pour effet tout à la fois de générer la violence (en la justifiant au nom de Dieu), mais aussi de la réguler (en la domestiquant et en la canalisant) et, enfin, de la dénoncer (en protestant contre ses légitimations abusives). Or ces trois attitudes sont largement partagées par toutes les religions, polythéistes comme monothéistes, et se conjuguent en fonction de leur rapport au pouvoir politique. La corrélation entre monothéisme et violence est donc finalement contingente, c’est-à-dire qu’elle peut être, comme elle peut très bien ne pas être.

 


*Frédéric Rognon est maître de conférences en philosophie, à la faculté de théologie protestante de l’université Marc-Bloch, à Strasbourg.

 

 

 

A lire

Dieu est-il violent ? Matthieu Arnold et Jean-Marc Prieur (dir.)

Presses Universitaires de Strasbourg, 2005.

 

 

 

Violences polythéistes, non-violence monothéiste…

Lorsqu’elles sont utilisées au service d’un pouvoir politique, les religions polythéistes s’avèrent aussi violentes que les autres : guerres entre le Tibet et le Bhoutan, deux théocraties bouddhistes, qui ont ponctué les XVIIe et XVIIIe siècles ; pogroms antimusulmans et violences antichrétiennes au Cachemire indien, en 2002, encouragés par le parti nationaliste hindou alors au pouvoir à New Delhi… Inversement, c’est dans les courants théologiques indifférents à toute conquête du pouvoir d’Etat que les monothéismes ont développé, à partir de leur propre fond, une spiritualité non-violente : premières générations chrétiennes, refusant toute participation à la guerre ; communautés mennonites, amish et quakers, cultivant le pacifisme ; renouveau mystique dans le courant juif du hassidisme ; confréries soufies attachées au « grand Jihad » (combat intérieur contre soi-même, et non pas guerre à mener contre des « infidèles »)…

F. R.

 

 

 

JOURNAL « REFORME »

N°3180 -  édition du 15 juin 2006

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