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Religion
Questions de foi : le point sur les
théologies contemporaines.
« L’intégrisme tient à un problème d’immunisation »
Logiques de l’intégrisme
Différent du fondamentalisme et du
fanatisme, l’intégrisme répond à une demande d’identité. Face à la
mondialisation, il pose des clôtures, estime le philosophe Olivier Abel*.
Nos sociétés ont
été victimes d’un mythe du dépérissement de la religion, à la faveur duquel
prolifère aujourd’hui un religieux non critique, d’autant moins critique
qu’il est constitué de bouts de religion sécularisés, méconnaissables,
incultes. Il me semble que l’intégrisme contemporain est d’emblée à placer
sur ce fond global. Et puis il nous faut opérer un travail de discernement
dans l’amalgame de ce qu’on appelle le religieux, en élargir notre
perception, aujourd’hui peut-être trop marquée par la sociologie de
l’identité.
Si l’on distingue, pour la clarté de l’exposé, une demande de morale, une
demande d’identité, et une demande de vérité, les religions ne sont ni
ouvertes ni fermées en même temps sur tous ces registres, et l’intégrisme
est à distinguer du fanatisme et du fondamentalisme. Mon hypothèse, ici
assez schématique, est que le fondamentalisme est une forme de religion qui
répond à la demande de morale, que l’intégrisme fait face à la demande
d’identité, et que le fanatisme répond à une demande de vérité, de savoir et
de certitude. Il y a une certaine discontinuité entre ces problèmes,
néanmoins souvent mêlés, et on peut être très averti et critique sur un
registre, et naïf sur un autre – on ne peut sans doute être en même temps
vigilant sur tous les registres.
Fondamentalisme, intégrisme, fanatisme
On peut d’abord avoir le sentiment que « tout fout le camp », que nous
sommes dans une société débauchée, où il n’y a plus de Loi ni de règles, où
tout est permis. Que faire, à partir de nos vies en miettes, pour retrouver
une morale plus cohérente, plus solidaire ? On voudrait trouver une morale
solide, indiscutable et rassurante, où les grandes scènes qui nous
distribuent les rôles soient d’avance écrites. La fonction du
fondamentalisme est de nous placer dans la lettre d’un texte, pour nous
protéger d’un monde perdu, ou d’un monde où nous nous sentons rejetés,
persécutés, dressant notre camp dans ses marges.
On peut ensuite avoir le sentiment, non sans lien avec le premier mais
distinct, que tout est permutable, que l’on peut tout échanger, et qu’il n’y
a plus d’identité au sens fort de quelque chose d’inéchangeable. Qui suis-je,
et qui sommes nous, dans un monde où les langues et les cultures se mêlent
par les migrations et l’urbanisation ? La langue est l’élément de l’identité,
de l’appartenance à la même histoire. L’intégrisme serait ici le
monolinguisme sacré d’une institution qui voudrait s’égaler à la communauté.
On voudrait tant que Dieu puisse habiter enfin la Langue, une langue, notre
langue incomparable et finalement intraduisible ! Dans l’intégrisme de la
communauté parlant enfin parfaitement la même langue privée, on tend à
l’endogamie religieuse et linguistique, pour réunir un cortège assez pur
pour se perpétuer unanime.
Autour de l’identité
On peut enfin avoir le sentiment que nos sciences et nos techniques nous
laissent dans un monde désenchanté et morcelé, où la vérité même est
relative, et où les savoirs sont guidés par des intérêts, par une volonté de
pouvoir. La religion corrélative à ce savoir s’est faite non moins
utilitaire, magique, gadgétisée autour des pouvoirs spirituels, de savoirs
salvateurs et initiés qui se prétendent la clé de tout, et une sorte de
galvanisation psychique qui riposte aux puissances techniques. D’où le
fanatisme. Comment rapporter nos savoirs cloisonnés et nos techniques
parcellaires à un monde plus unifié, à un savoir plus absolu, à une vérité
plus souveraine ? On voudrait ici une vérité certaine, qui puisse tout
changer, bouleverser et subordonner tous les savoirs, les magnétiser, les
ordonner à l’Un.
Face à chacune de ces figures, on pourrait glisser un contrepoint radical,
car enfin la foi c’est aussi la gratitude qui nous retourne vers le monde
ordinaire, et pour laquelle la loi n’est jamais assez singulière, assez
interprétée, c’est aussi l’acceptation que l’identité n’est pas ce qui
importe et que Dieu est l’absent de toute langue, c’est aussi la mystique
d’une interrogation qui nous place à équidistance de la vérité et ouvre un
intervalle où le monde peut se déployer.
Mais il y a une actualité de l’intégrisme, et il ne s’agit pas pour moi
d’abord de juger mais de tenter de comprendre ce besoin actuel de clôture.
Plutôt que d’entrer dans l’opposition entre des religions ouvertes,
tolérantes et des religions closes et intégristes, plutôt que de renforcer
l’alternative ruineuse entre un échange généralisé et une balkanisation
intégriste, il serait prudent de repartir de l’idée simple qu’il ne saurait
y avoir d’ouverture sans clôture. Et qu’il ne saurait y avoir de communauté
sans un minimum d’immunité. L’intégrisme tient à un problème d’immunisation.
C’est pourquoi les choses se focalisent autant autour de l’identité.
Éloge de la clôture
Face à une rationalité communicationnelle, celle de la mondialisation, qui
exige que tout puisse s’échanger, se traduire et se communiquer, ce qui
demande des communautés de plus en plus ouvertes, il y a soudain un
sentiment de dissolution, d’uniformisation. Dans Race et culture,
Claude Lévi-Strauss montrait comment le nouveau problème de l’humanité est
moins de décloisonner et d’élargir que de protéger la diversité des langues
et des cultures : « Toute création véritable implique une certaine surdité à
l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus. »
Une certaine clôture semble vitale, indispensable à la vivacité d’une
culture, et la même religion qui avait pu être un principe d’ouverture des
échanges peut, en d’autres temps, devenir un principe de clôture, de
protection, d’immunisation. A de longs siècles d’éloge de l’ouverture
succède peu à peu un nouvel éloge, celui de la clôture, du cloisonnement des
communautés comme système de défense.
C’est pourquoi l’on peut avoir aujourd’hui un véritable intégrisme laïc,
conçu comme une défense contre la mondialisation – contre les religions des
autres.
Tel est bien le double péril aujourd’hui. Soit se fondre dans le relativisme
d’un œcuménisme vide, d’une religiosité un peu floue où tout le monde goûte
un peu à tout, dans une sorte de tourisme nihiliste. Soit incarcérer les
identités dans des communautés, engoncées dans leurs différences intégristes
par toutes sortes de séparations d’avec l’impur. Mais la vraie question est
ailleurs : à quelles conditions nos cultes pourront-ils repartir de leurs
propres racines, entrer en conversation les uns avec les autres, et rester
créateurs – je veux dire capables d’inventer des manières inédites de rendre
grâce, de marier leurs identités, et de faire place à des questions plus
vastes ?
Olivier Abel
*Olivier Abel est professeur
d’éthique et de philosophie à l’Institut protestant de théologie de Paris.
A lire :
Les communions humaines,
Régis Debray, Fayard, 2005
Source : Réforme, hebdomadaire protestant d'actualité - N°3174 - édition
du 4 mai 2006
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