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L'aumônerie protestante aux armées

Par le pasteur Bernard Delannoy[1]

 


Des pasteurs protestants exercent leur ministère d'aumônerie aux armées auprès des troupes françaises, en France et sur les théâtres d'opérations extérieures.

 

 


L'origine de l'aumônerie aux armées


L'histoire de l'aumônerie protestante aux armées commence, comme tout ce qui a trait au protestantisme dans l'histoire de l'Église catholique romaine. C'est saint Louis qui donne une existence légale, sans cadre formel aux aumôniers. En effet, il militarise les chapelains qui accompagnent les seigneurs à la croisade.

Il n'y a pas alors d'armée nationale. Ce sont les seigneurs, selon leur puissance, qui arment des chevaliers et prêtent au roi des troupes, principalement des archers et des troupes à pied. Les nobles accompagnent le roi.

Les chapelains sont habitués à accompagner leur seigneur à la guerre. Jusqu'au règne de Philippe IV le Bel (1302), les seigneurs ont le droit de guerre privée. Sous des prétextes parfois futiles, ils guerroient pour une terre, un droit coutumier non respecté, une querelle.
C'est en 1531, à la bataille de Cappel qu'est tué Uldrich Zwingli, aumônier des troupes zurichoises. La mort le trouve alors qu'il assiste des blessés et des mourants. C'est le premier aumônier militaire protestant tué au combat.

 

 

Le statut des aumôniers


Il faut attendre 1854 et la Guerre de Crimée pour que soit reconnue la fonction d'aumônier militaire protestant. Le pasteur Roehrig, entre autres, accompagne le corps expéditionnaire français en Crimée. Il se distingue particulièrement.

Le texte fondamental organisant le régime juridique de l'aumônerie militaire est la loi du 8 juillet 1880 qui abroge celle du 20 mai 1874. L'article 2 de la loi de 1880 dispose : - Il sera attaché des ministres des différents cultes aux camps, forts détachés et autres garnisons placées hors de l'enceinte des villes... -. Élaborée lors du régime concordataire, la loi visait en fait les cultes catholique, protestant et israélite. Ces dispositions ne furent pas abrogées en 1905 et aucun article de la loi de séparation des Églises et de l'État ne vise les aumôneries militaires. Divers décrets portant réglementation d'administration publique furent promulgués afin de préciser la conditions des aumôniers auprès des forces armées. En application des principes posés par la loi de 1905, ces textes prévoient que des aumôniers interviennent dans les formations et établissements des armées dans lesquels le libre exercice du culte serait impossible sans l'existence d'un service d'aumônerie.

Ces ministres des divers cultes sont qualifiés d'aumôniers. Certains ont un statut militaire, d'autres un statut de personnel civil contractuel ou de bénévole. Ces aumôniers relèvent de l'état major de l'armée au titre de laquelle ils ont été recrutés. Ils n'ont ni grade ni rang dans la hiérarchie militaire.

Trois aumôniers militaires, un catholique, un protestant et un israélite, nommés par le ministre, sont placés auprès de l'état major des armées et ont compétence sur l'ensemble des aumôniers, tant civils que militaires. Les aumôniers autres que militaires sont nommés par le ministre des armées, sur proposition de l'aumônier (catholique, protestant ou israélite et bientôt musulmane) des armées.

Une demande de mutation, présentée par le directeur de l'aumônerie de l'un de ces trois cultes s'impose au commandement supérieur des forces armées et n'est pas susceptible d'être discutée devant la juridiction administrative (Arrêt du Conseil d'Etat en date du 27 mai 1994, aumônier protestant Bourges).

 

 

Les aumôniers en opération


Lors de la première guerre mondiale des aumôniers protestants accompagnent les troupes là où elles se battent. Le pasteur Nick, fondateur de la Mission Populaire, reçoit, comme d'autres, la Légion d'honneur pour récompenser l'excellence de son ministère auprès des militaires de son secteur. Les pasteurs n'ont alors pas d'uniforme, ils sont habillés avec des morceaux d'uniforme. Il n'est pas rare de voir un prêtre en soutane couverte de boue, un pasteur en pantalon civil et veste d'uniforme la robe pastorale sous le bras...

L'entre deux guerres voit l'aumônerie revenir à sa réalité légale, les camps, les forts et les établissements hors des villes.

C'est au cours de la deuxième guerre mondiale que l'aumônerie d'aujourd'hui se met en place. Il y a des aumôniers dans presque toutes les unités combattantes de la libération, venant du territoire national, d'Angleterre ou des possessions de l'Empire français. Des aumôniers protestants sont au nombre des aumôniers militaires lors des combats de la Libération. Ainsi Hugues de Cabrol qui deviendra directeur de l'aumônerie protestante aux armées.

Au sortir de la guerre, le pasteur Sturm s'installe à Baden-Baden et, de là, assure la direction de l'aumônerie protestante aux armées. Il met en place l'aumônerie des troupes d'occupation en Allemagne et en Autriche. Il œuvre à la renaissance du peuple allemand par son ministère de pardon et de réconciliation. Il meurt à la tache à Baden-Baden quelques années plus tard.
Parallèlement, les troupes françaises sont en Indochine où une guerre vient de commencer. Là aussi des aumôniers militaires français partagent la vie difficile de la vie dans les postes, l'insécurité des routes coloniales, les combats. Ainsi, le pasteur Tissot, s'est fait parachuté sur Dien Bien Phu encerclé par les Vietminh afin d'y accompagner de son ministère nos militaires. A la chute de Dien Bien Phu (7 mai 1954), le Pasteur TISSOT, fait prisonnier, a vécu cinq mois dans les camps de rééducation des vietminh avant de pouvoir regagner la France, et son Eglise, l'EELF, au Pays de Montbéliard.

Puis, c'est la guerre d'Algérie, puis, enfin, le temps de paix pour nos armées. L'aumônerie s'organise alors pour avoir une existence légale en France métropolitaine. C'est le décret du 1° juin 1964 qui organise les aumôneries existantes : catholique, israélite et protestante. Elle s'articule dans un cadre territorial. Il faut attendre 1984 et la création de la Force d'Action Rapide pour retrouver des aumôniers opérationnels, exerçant leur ministère en accompagnant les militaires là où ils vont, quel que soit le danger. C'est le pasteur Joël Dutreuil qui organisa cette aumônerie protestante de la Force d'Action Rapide.

Actuellement, les aumôniers protestants français sont partout où des soldats français sont engagés : dans le cadre national, international, onusien ou otanien : citons rapidement : Tchad, Centrafrique, Somalie, Rwanda, Côte d'Ivoire, Djibouti, Arabie Saoudite (guerre du Golfe 1990 - 1991), Liban, Cambodge, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Albanie, Macédoine.

Les aumôniers militaires protestants sont aussi présents sur les navires de la marine nationale, y compris en opération.


B. Delannoy

 

 

 

 

 

Gagnières 2006
Du jeudi 22 au dimanche 25 Juin 2006



Rassemblement International Militaire Protestant


Le Rassemblement International Militaire Protestant 2006 a eu lieu comme prévu du 22 juin (18h30) au dimanche 25 juin (14h00) sur le thème "Fidèle oui, mais en quoi ?" au Centre Chrétien de Gagnières près d'Alès (Gard). Plusieurs centaines de militaires - officiers, sous-officiers et aumôniers des trois Armées et de la Gendarmerie - se sont réunis de toute l'Europe.
Un culte solennel s'est déroulé le dimanche 25 juin à 10h30.

 

Compte-rendu de Nathalie Guillet
pasteure et aumônier militaire à Tours

17 nationalité représentées

Des ananas, des bananes, des mangues, des noix de coco. Il y en avait partout. Les cartons étaient pleins des fruits qu'ils avaient apportés d'Abidjan. " Ils ", ce sont les militaires de la délégation ivoirienne : 24 hommes et femmes débordant de sourires et de convivialité.
C'était à la soirée d'ouverture du Rassemblement International Militaire Protestant (RIMP) au Centre Chrétien de Gagnières, dans le Gard. Chaque délégation - il y en avait dix-sept - avait rapporté un produit ou une spécialité culinaire de son pays : avec les bananes, de la bière allemande et des biscuits hollandais.

Trois continents, dix-sept nationalités, plus de trois cents participants.
Eugène Bourlet, aumônier militaire à Istres et responsable de ce 55è RIMP est fatigué mais content. Avec son équipe, il a relevé le défi que représente chaque année ce rassemblement de militaires et de personnels civils de la défense, venus du monde entier pour partager leur foi. En majorité, des Français, évidemment, mais aussi des Belges, des Camerounais, un Malien, des Polonais, des Slovènes et des Slovaques, etc.

Le thème de cette année " fidèle, oui mais en quoi ?
"constitue la base des cultes quotidiens et des groupes de réflexion. " A quoi, à qui suis-je fidèle ? interroge le pasteur Bernard Delannoy, directeur de l'aumônerie protestante de l'armée française, lors du culte d'ouverture. A mes propres convictions ? C'est ce qu'était Judas et dans ce sens, on peut dire qu'il a été le plus " fidèle " de tous les disciples. Mais être fidèle au Christ, c'est se laisser déranger dans ses convictions ".

Commentant Ephésiens 4.14-16, le pasteur allemand Frieder Nägelsbach déclare : " A l'époque où ces mots ont été écrits, on trouvait une multitude d'opinions sur la " vraie " croyance (…) Aujourd'hui encore, j'ai le choix entre grandir avec Jésus-Christ ou me passer de lui et saisir d'autres possibilités. Je peux aller à la rencontre du but auquel Dieu m'a destiné ou errer dans des contrées lointaines sans but ni raison précise ".

Certains participants tempèrent et mettent le doigt là où ça fait mal. " C'est bien beau tout ça, déclare l'un d'eux, mais la fidélité au Christ, concrètement, ça veut dire quoi ?

Plusieurs dizaines de participants ont préféré regarder le match de football France-Togo que de participer à la soirée commune !"… La controverse est toujours d'actualité chez les protestants et quand, en plus, ils sont issus de pays et de cultures différentes…

Au programme, incontournable, la visite du
Musée du Désert. Certains ne la rateraient pour rien au monde. Leurs ancêtres étaient protestants et français. Au plus fort des persécutions, pendant les guerres de religion, ils ont fui aux Pays-bas, en Suisse, en Allemagne. Les hommes qui n'ont pas pu s'exiler se sont retrouvés sur les galères, les femmes, en prison. " Dans la salle du mémorial, j'ai retrouvé leurs noms, déclare un militaire hollandais. Mes racines spirituelles, c'est un peu ici que je les trouve ".

Chaque soir, l'ambiance est festive.
Après la fameuse soirée gastronomique du vendredi, une soirée concert avec le groupe Label 7. Pop rock et blues au programme. Jean-Luc Gadreau, pasteur, chanteur et auteur compositeur de la majorité des titres a fait fort avec les musiciens qui l'accompagnent. Dans l'auditoire, tous étaient debout, dansaient et en redemandaient.

Samedi, " soirée de l'amitié ".
Chaque délégation avait préparé une animation. Les Ivoiriens en costumes traditionnels étaient magnifiques tandis que les Slovaques, fêtant leur quinzième année d'indépendance, ont réussi l'exploit de faire danser tout le monde au son de la polka. Les treillis bariolés suisses et allemands sautillaient avec les chemises blanches et les pantalons bleus marine de l'armée de l'air française. " C'est cela qui est extraordinaire, s'enthousiasme Angela James, aumônier canadien, on peut vraiment parler avec tout le monde, il n'y a pas de barrières. Une ambiance pareille, c'est vraiment fun !".

Enfin, dimanche matin, culte de clôture

en présence de personnalités civiles et militaires. Émouvant et solennel à la fois. A l'heure où une aumônerie musulmane vient de voir le jour au sein de l'armée française, l'amiral Sautter représentant le Chef d'Etat-Major des Armées réaffirme l'importance des aumôneries en métropole et sur les théâtres d'opérations extérieures.
Sur fond de soleil et de 17 drapeaux nationaux, les participants se sont quittés en échangeant leurs mails et numéros de téléphone et en se promettant que oui, c'est sûr, ils se retrouveront l'année prochaine.

Nathalie Guillet
pour le Protestant de l'Ouest
juillet 2006.

 








« Prêts à mourir pour la paix »  

Bernard Delannoy :
« Le commandement ne dit pas : Tu ne tueras pas
mais : "Tu ne commettras pas de meurtre" »

 

© 1998-2006 Réforme, hebdomadaire protestant d'actualité - Archive du n°3116 -  édition du 2005-02-24

 

 

Pasteur de l’Eglise réformée de France, Bernard Delannoy est directeur de l’Aumônerie protestante aux armées. Nous l’avons interrogé sur les fondements théologiques de ce ministère.  

Propos recueillis par Antoine NOUIS.

 

 

Quelle est la première mission des aumôniers militaires ?
Bernard Delannoy :
Nous sommes d’abord des aumôniers, c’est-à-dire des témoins d’Evangile et des porteurs d’espérance auprès des militaires qui vivent souvent des situations de solitude et de tensions.

Vous êtes aussi des pasteurs, des théologiens. Quels sont les fondements bibliques de votre ministère ?
Dans les évangiles, vous ne trouverez aucune parole contre les soldats, bien au contraire. Jean-Baptiste leur demande de faire leur métier avec droiture, Jésus guérit le serviteur d’un centurion dont la foi est citée en exemple. Enfin, dans l’évangile de Marc, c’est un autre centurion qui a été le premier à entendre le cœur de son message en conjuguant le mot « Christ » avec le mot « croix ». Une des fonctions des militaires, à cette époque comme à la nôtre, est d’être des gens d’armes qui sont là pour permettre aux hommes de vivre ensemble sans avoir recours à la violence.

Si les militaires portent des armes, c’est qu’ils peuvent être appelés à s’en servir. Que faites-vous du commandement biblique : « Tu ne tueras pas » ?
Le commandement ne dit pas : Tu ne tueras pas, mais : « Tu ne commettras pas de meurtre », ce qui n’est pas la même chose. Ce qui est interdit, c’est le crime crapuleux. Dans leur fonction de police, les militaires peuvent être appelés à tuer pour éviter que de plus grands crimes soient commis. Pour prendre un exemple extrême, Bonhoeffer a médité le sermon sur la Montagne, cela ne l’a pas empêché de participer à un attentat qui voulait tuer Hitler.

Puisque vous parlez du sermon sur la Montagne, le commandement de ne pas tuer est radicalisé par Jésus jusqu’à la non-violence : « Si on te frappe sur la joue droite, tends la gauche… »
Dans l’armée française actuellement, les militaires ne sont pas très éloignés de ce modèle. En tant qu’armée d’interposition en Bosnie ou en Côte-d’Ivoire, ils risquent leur peau pour protéger les populations. Ils sont prêts à mourir pour maintenir la paix.

Entre aumôniers, menez-vous une réflexion théologique sur votre ministère ?
Notre ministère est de plus en plus difficile et exigeant. Nous sommes une des vitrines du protestantisme en ce que nous sommes attendus dans notre réflexion et par notre comportement. Si je fais la comparaison avec le ministère paroissial, celui-ci m’apparaît comme plus protégé car un pasteur de paroisse s’adresse à des protestants qui sont souvent bienveillants et qui ne fondent pas leur protestantisme sur le comportement de leur pasteur alors que, dans l’armée, c’est l’aumônier qui porte l’image du protestantisme. Cette fonction induit une exigence théologique et j’ai l’intention d’accentuer ce pôle dans mes responsabilités.

Etes-vous aussi attendus par l’armée pour votre réflexion ?
Un pôle éthique européen est en train de se monter à Saint-Cyr et on a demandé aux protestants de participer à cette réflexion. Nous allons mettre sur pied une équipe pour réfléchir à ces questions. Cette demande de théologiens capables de penser les questions éthiques posées par la nouvelle donne internationale est une nouvelle responsabilité pour l’aumônerie protestante.



                    
 
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